Ma première nouvelle

Voici la première nouvelle que j’ai jamais écrite.
Je vous la présente parce que j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire. J’espère que le plaisir sera partagé !

Tellus

Tellus fut sortie de sa prison sans ménagement pour être conduite au conseil suprême des dieux.
A son arrivée, Jupiter l’interpella :
« Tellus ! En infligeant des dégâts aux humains, tu as désobéi à nos règles. Tu mérites donc d’être bannie. Cependant, nous avons une proposition à te faire. Les humains ne prennent pas soin du barrage qui protège leur village et celui-ci menace de s’effondrer. Si cela devait arriver, tout le village serait noyé. Les humains seraient anéantis et nous aurions créé ce monde pour rien. Cela ferait beaucoup de travail qui tomberait à l’eau, si j’ose dire », termina-t-il dans un rire sonore.
Les dieux du conseil l’imitèrent. Tellus, quant à elle, n’avait pas du tout envie de rire.
« On peut se consoler en se disant que si ça arrive, on aura un retour d’expérience intéressant, poursuivit Jupiter. Mais si on pouvait l’éviter, ce serait mieux. C’est pourquoi, dans notre grande clémence, nous avons décidé de te laisser une chance avant de te bannir. Tu iras chez les humains pour trouver une solution à ce problème de barrage. Si tu y parviens d’ici 3 jours, tu retrouveras ta place parmi nous. Sinon, tu seras définitivement bannie. As-tu des questions ? »
Tellus n’en croyait pas ses oreilles. Ainsi, elle avait encore une chance d’échapper au châtiment. Cela n’était pas gagné, mais, avec l’espoir sa combativité lui revint.
« 3 jours, c’est peu, dit-elle en se redressant. Si je veux trouver une solution, il faut que je comprenne le problème. Que savez-vous de l’état du barrage ? 
— Il commence à se fissurer, expliqua Jupiter. Les fissures sont apparentes mais encore superficielles. Le barrage ne risque pas de s’effondrer demain. Si cela continue ainsi nous estimons qu’il s’effondrera dans environ 15 ans. Alors, tout le village sera englouti et personne ne survivra. 
— Les humains sont-ils conscients du risque ? interrogea Tellus. 
— Oui, tout à fait, poursuivit Jupiter. Le village est sur une ile. D’un côté se trouve la mer calme, à laquelle ils ont accès. De l’autre se trouve le barrage qui les protège de la mer agitée. Neptune n’a malheureusement rien pu faire de mieux, ajouta Jupiter en lançant un clin d’œil à ce dernier. Les humains sont parfaitement conscients de ce qui les attend : certains sont montés sur le barrage pour voir de l’autre côté. Ils ont vu la mer déchainée qui s’abattrait sur eux en cas de rupture du barrage. Ils savent également qu’ils ne peuvent pas aller ailleurs : ceux qui ont embarqué sur la mer ne sont jamais revenus. Normal, il n’y a rien au-delà », ajouta Jupiter en riant.
Les autres membres du conseil suprême s’empressèrent de rire également. Tellus fut rassurée. Cela ne ressemblait pas à une mission impossible. Si les humains étaient au courant, il lui serait très simple de les raisonner. Il suffirait de leur rappeler ce qu’ils risquaient, de leur faire peur une bonne fois pour toutes et ce serait bouclé. Elle n’aurait peut-être même pas besoin de 3 jours. Mais il lui restait une question technique.
« Comment faut-il concrètement faire pour consolider le barrage et éviter qu’il se fissure davantage ? interrogea-t-elle. Est-ce que les humains le savent ? 
— Les humains le savent parfaitement, expliqua Jupiter. C’est précisément pourquoi nous ne comprenons pas ce qui ne va pas. Ils savent quel matériau utiliser pour entretenir le barrage. Ils savent aussi à quelle fréquence le faire. Mais ils ne le font pas ou, quand ils le font, ils ne le font mal. D’ailleurs, quand nous avons créé le village, nous avons pris soin de diviser le barrage en 26 parcelles. Chaque famille est propriétaire d’une parcelle et doit l’entretenir. Les responsabilités sont donc très claires. »
Tellus commença à avoir des doutes. La mission n’était peut-être pas aussi simple qu’il n’y paraissait. Si les humains connaissaient les risques, savaient quoi faire mais n’agissaient pas, c’est qu’ils devaient avoir une raison. Elle indiqua cependant qu’elle n’avait plus de questions.

Tellus fut aussitôt envoyée chez les humains et atterrit dans une prairie arborée. L’herbe était verte. Les arbres également. Une brise douce et légère caressait sa peau. Elle entendait les oiseaux chanter. Elle aurait eu envie de rester là, de s’allonger dans l’herbe et de profiter de l’instant présent. Mais le reste de sa vie dépendait de la réussite de la mission. Elle alla cueillir quelques fruits dans les arbres puis partit en direction du village. Le barrage se dressait au loin. Il était impressionnant. Il occupait la moitié du ciel. On aurait dit qu’il avait été érigé là comme un avertissement, une chape de plomb ou une épée de Damoclès. Les humains ne pouvaient vraiment pas l’oublier.
En arrivant au village, Tellus croisa une femme. Celle-ci parut très surprise voire même inquiète. Elle n’avait surement pas l’occasion de voir des étrangères. Tellus la rassura en lui disant qu’elle était envoyée par les dieux pour les aider à résoudre leur problématique de barrage. La femme réagit vivement :
« Quel est le problème avec le barrage ? demanda-t-elle. Nous faisons tout ce qu’il faut, bien comme il faut ! »
Tellus se rendit compte que la femme était sur la défensive. Elle ferait mieux de revoir sa technique d’approche. En se présentant d’entrée comme envoyée des dieux, elle instaurait une crainte assez naturelle. Elle décida de changer de ton.
« Bien sûr, bien sûr. Je veux juste m’assurer que tout se passe bien pour vous et que vous êtes en sécurité. Je me prénomme Tellus, et vous, comment vous appelez-vous ? 
— Indra. Dans ce cas, je vous propose d’aller trouver mon mari, Don, qui pourra en discuter avec vous, poursuivit la femme. Maintenant, je dois travailler. »
Tellus se dirigea vers la maison qu’Indra lui avait désignée. Elle frappa à la porte. Un homme vint lui ouvrir.
« Bonjour Monsieur, je m’appelle Tellus, se présenta-t-elle. Vous devez être Don. J’ai croisé votre femme, Indra, qui partait travailler. Elle m’a indiqué que je pourrais vous trouver ici. Je souhaiterais discuter avec vous du barrage.
— Euh oui, entrez », lui répondit-il.
Cette fois, l’homme paraissait plus intrigué qu’inquiet. Elle s’était mieux débrouillée. Il la fit assoir dans un fauteuil confortable. Elle lui tendit les fruits qu’elle avait cueillis un peu plus tôt. Don la remercia. Elle avait manifestement amélioré sa technique d’approche. La conversation s’engagea simplement :
« J’avais encore jamais vu d’étrangère, commença Don. Vous êtes qui ? Comment vous êtes arrivée ? 
— Mon nom est Tellus. J’ai été envoyée par les dieux », répondit-elle.
Le visage de l’homme manifesta une profonde surprise.
« Ils m’ont envoyée pour vérifier que tout va bien pour vous, poursuivit Tellus. Les dieux veulent s’assurer de votre bien-être.
— On les aime bien. On les prie très souvent, s’empressa de répondre Don.
— Oui bien sûr, sourit Tellus, ils le savent parfaitement et c’est justement pour cela qu’ils m’envoient.
— C’est quoi le rapport avec le barrage ? interrogea Don en haussant les sourcils.
— J’imagine que vous savez que le barrage vous protège de la mer violente qui vous engloutirait s’il venait à se rompre.
— Oui pour sûr, acquiesça Don. On n’y pense pas tous les jours mais on y fait attention, tout comme il faut.
— J’ai entendu dire qu’il y avait quelques fissures, hasarda Tellus.
— Bah oui c’est vrai, un petit peu, mais c’est pas grand-chose, hein. C’est juste la peinture qui s’écaille. Rien de méchant, vous savez. »
Bon, voilà qu’elle était tombée sur une famille de sceptiques. Ça allait être vraiment plus compliqué que prévu…
« Et si on allait voir ça ? », proposa-t-elle.

En arrivant devant le barrage, Tellus comprit pourquoi les dieux l’avaient envoyée. De loin, on voyait un barrage majestueux qui surplombait le village. Il semblait solide et incassable. Il semblait éternel. Mais on en avait une autre vision quand on s’approchait de la structure. Des microfissures étaient apparentes partout. Certaines étaient très courtes et superficielles. Mais d’autres commençaient à s’étendre sur plusieurs mètres. Elles n’étaient, certes, pas profondes mais il était clair pour Tellus que la structure interne avait commencé à bouger.
Elle interrogea Don :
« Quelle est votre parcelle ?
— C’est celle-ci, montra Don fièrement. Ces deux traits indiquent les limites. Vous voyez ma parcelle est en super état. Les petites fissures, faut pas en tenir compte, c’est vraiment rien. Y a pas besoin de faire quoi que ce soit. »
Tellus chercha à argumenter un peu mais Don était tellement convaincu qu’il n’y avait pas de problème qu’elle décida d’arrêter de perdre un temps précieux. De plus, l’heure de déjeuner était arrivée et les enfants étaient maintenant sortis de l’école. Ils commencèrent par s’attrouper autour de Tellus.
« Une étrangère ! Une étrangère ! », hurlaient-ils impressionnés.
Quand Tellus leur indiqua qu’elle était envoyée par les dieux, ils voulurent tous la toucher, lui parler. Après s’être prêtée un peu au jeu, Tellus leur demanda de la laisser pour qu’elle puisse continuer sa mission et leur proposa d’aller jouer. Les enfants ne se firent pas prier. Ils décampèrent telle une envolée de moineaux et allèrent se regrouper près du barrage. Et là, ils se mirent à jouer au ballon… avec le barrage. Sous les yeux ahuris de Tellus, ils se mirent à s’entrainer au tir directement sur le barrage. Les ballons rebondissaient dans tous les sens avec un bruit sonore. A chaque fois, c’était un coup porté à la structure. Ils étaient en train de tout abîmer. Tellus ne pouvait pas laisser faire ça. Elle se dirigea vivement vers le terrain de jeux et leur hurla : « Arrêtez-moi ça tout de suite ! ». Les enfants interloqués la regardèrent et se dirigèrent vers elle.
« Pourquoi M’dame ?
— On fait rien de mal, M’dame.
— On ne voudrait pas vous fâcher, M’dame. »
Tellus parvint à retrouver un peu de son calme et leur demanda :
« Vous savez qu’en jouant comme ça sur le barrage vous l’abîmez ?
— Vous croyez M’dame ?
— C’est pas possible M’dame. Sinon ça serait interdit. 
— Ou alors on aurait des ballons qui abîment pas le barrage.
— Et puis on ferait quoi si on pouvait pas jouer au ballon ? »
Une petite voix s’éleva dans le fond :
« Moi, mes parents m’ont interdit de jouer avec le ballon une fois. »
Voilà qui devenait intéressant pour Tellus. Peut-être y avait-il une petite prise de conscience quelque part dans ce village de fous. Elle se retourna vers l’endroit d’où venait la voix et demanda :
« Pourquoi t’ont-ils interdit de jouer au ballon ?
— Ils m’ont dit que c’était pour le barrage.
— Pourquoi tu continues à jouer dans ce cas ?
— Je joue chez les copains maintenant, répondit l’enfant un peu penaud. »
« Evidemment », pensa Tellus. Mais il y avait là une piste intéressante qu’elle décida de creuser. Elle demanda à l’enfant de la conduire chez lui. Avant de partir, elle confisqua tous les ballons, au moins temporairement, le temps qu’elle discute avec les parents. 

En arrivant chez lui, c’est le garçon qui fit les présentations :
« Papa ! Maman ! Il y a une étrangère dans le village ! En plus, elle veut vous parler ! », hurla-t-il en ouvrant la porte de chez lui et en se précipitant à l’intérieur.
Tellus resta sur le pas de la porte et attendit qu’on l’invite à entrer. Les deux parents arrivèrent précipitamment pour vérifier les dires de leur enfant.
« Bonjour Madame, dit l’homme avec respect.
— Entrez donc », proposa la femme.
Ils se dirigèrent vers le salon et s’assirent. Tellus savait maintenant comment mettre à l’aise ses hôtes. Elle appliqua la même technique que la fois précédente.
« Bonjour, je suis Tellus, commença-t-elle. A qui ai-je l’honneur ?
— Je suis Grégoire, répondit l’homme.
— Je m’appelle Erna, répondit la femme.
— Ravie de vous rencontrer, poursuivit Tellus. Je suis envoyée par les dieux pour prendre soin de vous. Les dieux sont préoccupés par l’état du barrage. Votre fils m’a indiqué que vous lui aviez interdit de jouer au ballon sur le barrage pour en prendre soin. Je trouve que c’est une excellente décision de votre part.
— Effectivement, poursuivit Grégoire, mais cela n’a pas vraiment fonctionné, pour deux raisons. La première, c’est qu’il nous a fait la tête pendant plusieurs jours. Il ne savait pas comment s’occuper, il piquait des colères monstres. C’était devenu invivable. Et la deuxième raison, c’est que nous nous sommes rendus compte qu’il allait jouer au ballon chez les copains. Notre interdiction ne servait donc à rien. Si le barrage cède sur une autre parcelle que la nôtre, nous en paierons, nous aussi, les conséquences !  Nous n’avons pas envie de nous imposer des contraintes pour rien. 
— Je comprends, mais avez-vous essayé d’en discuter avec vos voisins ? interrogea Tellus. Peut-être que si vous leur parliez, ils comprendraient.
— C’est pas faute d’avoir essayé, soupira Grégoire. On passe pour les pessimistes du village. Ceux qui voient tout en noir.
— De plus, les ballons ne sont pas la seule problématique, ajouta Erna. Il y a aussi un problème de matériau. Nous avons un mode opératoire qui explique comment, tous les 5 ans, entretenir notre parcelle. Il est indiqué quel matériau utiliser. Le problème c’est que certains ont trouvé un autre matériau bien moins cher. Nous l’avons donc tous utilisé mais il s’avère beaucoup moins résistant. Au bout d’un an, c’est comme si on n’avait rien fait. Mais comme le mode opératoire indique de le faire tous les 5 ans, les autres n’en font pas plus. Le mode opératoire n’est plus adapté. J’ai essayé de le faire changer. Mais, même si je suis ingénieur en génie civil, les autres n’ont rien voulu savoir. Ils ne veulent pas dépenser plus d’argent. 
 Mais c’est absurde, réagit Tellus. Et pourquoi n’êtes-vous pas revenus au matériau initial ? 
— Parce que c’est encore plus cher. Personne n’a envie de se serrer la ceinture pour quelque chose qui n’a pas d’incidence visible, du moins à court terme. »
Tellus sentit la moutarde lui monter au nez. Vraiment ces humains ne méritaient pas de vivre ! Elle avait plutôt envie de les laisser tomber et de rentrer chez elle ! Sauf qu’en faisant cela, elle n’aurait définitivement plus de chez elle. Elle décida donc de passer à l’action. Elle remercia le couple et leur dit qu’elle allait organiser, le jour même, une réunion avec toutes les familles pour leur expliquer ce qui les attendait s’ils continuaient ainsi. Tellus prit congé du couple.

En sortant de la maison, elle regarda vers le barrage et là, son sang ne fit qu’un tour. Les enfants, privés de leurs ballons, avaient commencé à écrire sur le barrage, non pas avec des craies, mais avec des cailloux. Ils étaient en train de faire de mignonnes petites gravures enfantines. Oh la jolie licorne ratée ! Oh un magnifique gribouillis ! Que de merveilleuses choses qui venaient, encore une fois, endommager son barrage ! Là, c’était trop. Elle se précipita vers eux, prise d’une colère noire. Des nuages apparurent, de plus en plus sombres. Un éclair jaillit. La pluie commença à tomber. Les enfants se mirent à hurler « Ça revient !  Ça revient ! ». Les adultes sortirent de leurs maisons pour voir ce qui se passait. Ils regardèrent Tellus avec crainte. Celle-ci fit résonner sa voix dans le ciel : « Vous n’avez vraiment rien compris ! Si je vous dis qu’il y a un risque et qu’il faut que vous arrêtiez de maltraiter le barrage, vous devez le faire ! D’abord les ballons ! Maintenant la gravure ! Vous voulez tous terminer noyés ? Rien ne vous sauvera si le barrage se rompt ! Ce n’est pourtant pas compliqué : arrêtez de toucher au barrage et réparez-le avec des matériaux corrects, c’est la seule chose à faire ! ». Les habitants apeurés faisaient oui de la tête. Voyant cela, Tellus commença à se calmer et les nuages disparurent. Les habitants rentrèrent dans leurs maisons.

Le lendemain matin, dès les enfants partis à l’école, les parents se retrouvèrent au pied du barrage. Ils commencèrent à discuter de ce qu’il fallait faire et des matériaux à utiliser. Ils se mirent d’accord pour recouvrir tout de suite les gravures et se donnèrent rendez-vous la semaine suivante pour parler de la suite. Ceci dit, ils se mirent à l’ouvrage.  Tellus avait réussi, elle n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles.

Elle s’en revint auprès des dieux, triomphante. Jupiter l’accueillit :
« Bien joué Tellus. Nous avons failli t’interrompre quand tu as recommencé avec tes nuages, tes éclairs et ta pluie. Mais finalement nous avons bien fait de te laisser faire. Je n’ai qu’une parole. Tu peux donc rester ici. Attention cependant, si tu te mets à nouveau en colère, tu seras bannie sur le champ. La dernière fois, ta colère a créé des inondations majeures chez les humains. Nous ne voulons pas ajouter de problèmes climatiques au problème de barrage. Il ne manquerait plus que tu détruises toi-même ce que nous avons mis tant de temps à construire !
— C’est compris, Jupiter », répondit Tellus.

Et elle repartit, très contente de sa réussite, avec un soupçon de réserve toutefois. Jupiter était tout sauf clément et si les humains reprenaient leurs mauvaises habitudes, elle était sûre qu’il lui rappellerait sa mission.

C’est effectivement ce qui se passa un mois plus tard.
Jupiter vint la trouver et lui dit :
« Tellus, ton entreprise a finalement été un échec. Les humains n’ont rien fait de plus. Nous les avons vu discuter avec leur matériau de pacotille. Nous les avons vu parlementer les uns avec les autres mais cela n’a rien donné de concret. La semaine dernière, nous avons vu les enfants débarquer avec leurs ballons et reprendre leurs jeux comme avant. Aucun adulte n’a demandé aux enfants d’arrêter. Nous considérons donc que ta mission n’est pas finie. Il te reste un jour pour accomplir quelque chose de pérenne. »
Tellus, s’étant préparée à cette éventualité, demanda :
« Jupiter, j’ai besoin d’un peu plus de détails. En effet, les humains ne croient pas à mes dires. Ils ont manifestement eu peur de moi la dernière fois mais maintenant que je suis partie, ils m’ont oubliée. Je vais y retourner mais je ne dois pas uniquement agir sur leur peur.
— Effectivement Tellus, cela parait censé. Je vois que tu as appris de tes erreurs, ajouta Jupiter.
— J’aimerais avoir un document qui montre l’état du barrage. Quelque chose d’un peu scientifique qui ne serait pas basé uniquement sur des impressions. Cela serait utile de montrer l’état du barrage aujourd’hui mais également quels sont les scénarios possibles : s’ils font les réparations avec leur matériau pourri, s’ils le font avec le bon matériau, s’ils continuent à jouer au ballon, s’ils arrêtent, etc. Cela pourra leur montrer l’impact potentiel de leurs actes.
— C’est une excellente idée, répondit Jupiter. J’aime beaucoup et je souhaite sincèrement que cela fonctionne. Nous n’avons pas non plus envie que le barrage s’effondre. Il nous faudrait recréer tout un nouveau monde ensuite. Je vais te procurer ce dont tu as besoin. »

Une semaine plus tard, Jupiter remit à Tellus un rapport très détaillé fait par le Groupe d’Ingénieurs Experts en Civil. Tout y était : les calculs de génie civil, les efforts sur la structure, l’état actuel du barrage. Pour exposer le risque, des simulations étaient faites en fonction des différents cas de figure demandés par Tellus. Il y était clairement établi que le barrage s’effondrerait dans 15 ans si les enfants continuaient à jouer au ballon et si l’entretien était fait tous les 5 ans avec leur matériau bas de gamme. C’était exactement ce dont Tellus avait besoin. Elle le prit et retourna sur terre.

Quand elle arriva, elle reçut un accueil très mitigé. Les humains se souvenaient de sa dernière apparition et n’avaient pas spécialement envie de revivre la même chose. Elle leur expliqua qu’elle avait eu tort de s’énerver et qu’elle ne le ferait plus. Elle était revenue pour leur proposer des solutions concrètes pour les aider à passer à l’action. Elle leur présenterait pour cela un rapport scientifique très détaillé sur le barrage lors du Comité Opérationnel des 26 Propriétaires qui aurait lieu le jour même.
A l’heure dite, toutes les familles propriétaires du barrage se retrouvèrent réunies dans la salle municipale. Tellus prit la parole et commença par présenter l’état du barrage. Elle montra les photos de l’extérieur mais également l’état intérieur à l’aide des gammagraphies qui avaient été réalisées par les experts civils divins. Sur ces photos, on voyait clairement les premiers endommagements internes de la structure. Ensuite, elle présenta les risques à l’aide des différents scénarios. Ils montraient l’impact des actions prises. A la fin de la présentation, Tellus proposa les solutions suivantes : interdire à quiconque de jouer sur le barrage, que ce soit au ballon ou à autre chose. Faire l’entretien du barrage tous les 5 ans avec le bon matériau. Comme celui-ci n’était effectivement pas donné, il faudrait que chaque famille épargne un peu tous les ans pour pouvoir l’acheter la 5ème année.
A la fin du discours de Tellus, Indra prit la parole :
« Je pense que ce rapport c’est n’importe quoi. C’est un document fabriqué par les dieux pour nous faire peur. Si les dieux sont si savants et puissants, qu’ils consolident eux-mêmes le barrage et qu’ils nous laissent tranquilles. »
Un murmure d’approbation se fit entendre dans la salle. Cependant, Erna prit la parole :
« Je ne suis pas d’accord. Je suis moi-même ingénieur en génie civil et les rapports sont tout à fait cohérents. Je pense, au contraire, que nous devrions mettre en applications ces mesures dès maintenant.
— Et même si c’était vrai, répliqua un homme du nom de Jeff. Qu’allons-nous faire de nos enfants s’ils ne peuvent plus jouer et se dépenser ? Ils vont devenir incontrôlables, insupportables, notre vie sera un vrai calvaire ! D’ailleurs vous avez même essayé vous autres, ajouta-t-il en s’adressant à Erna. Eh ben vous avez arrêtés. C’est pas la peine de nous faire la leçon. »
Tellus n’en revenait pas. Comment pouvait-on être aussi stupide ? Elle se contrôla cependant pour garder son calme et proposa :
« Peut-être pourriez-vous trouver d’autres activités pour les enfants ? Jouer avec un barrage n’est pas la seule chose plaisante sur cette île. Construire des cabanes dans les arbres, par exemple.
— Oh la bonne idée pour qu’ils se fassent mal ! répliqua Don. Et puis c’est notre liberté d’utiliser notre espace comme nous l’entendons ! On va pas s’empêcher de vivre parce qu’un rapport à la con est sorti.
— Mais enfin, vous n’avez pas la liberté de détruire le village, répliqua Tellus.
— C’est vous qui dites que ça le détruit, renchérit Don. Personnellement, je ne détruis rien. »
Ces humains étaient d’une stupidité sans nom. Que leur fallait-il de plus pour comprendre que leurs actions actuelles auraient un impact sur le long terme ?
« Moi, je ne suis pas d’accord sur le budget, s’éleva une nouvelle voix. Je ne trouve pas normal de payer plus cher pour ce matériau. Quoi qu’en disent les experts des dieux, personnellement je trouve que notre matériau à nous fait le job. »
Quand Tellus entendit cela, elle se prit la tête dans les mains. Cela allait vraiment être compliqué de garder son calme alors que sa vie à elle dépendait de ces abrutis. Elle avait envie de leur hurler dessus. Qu’est-ce que c’était d’économiser un peu tous les ans pour sauver sa vie ? De toutes façons quand ils seraient engloutis par la mer, leur argent ne servirait à rien !
« Tout à fait d’accord, renchérit un autre. J’économise déjà pour me payer un nouveau canapé, je ne peux pas économiser pour tout ! »
C’était à se taper la tête contre un mur ! Et l’heure tournait.
Un homme du nom d’Elon prit la parole :
« Je trouve ce rapport trop pessimiste. Il ne prend pas en compte les progrès techniques que nous pouvons faire d’ici là. Je suis en train de travailler sur des structures incassables pour les maisons. Peut-être que quand nous aurons trouvé, nous pourrons adapter celles-ci au barrage et le rendre indestructible. »
Des applaudissements retentirent dans la salle ! Tellus n’en revenait pas. Comment pouvaient-ils parier leur avenir sur un potentiel progrès technologique ? Ils n’étaient même pas sûrs d’y arriver ! 
La discussion dura ainsi pendant plusieurs heures. Tellus n’en pouvait plus. Elle rongeait son frein mais, se rappelant où sa colère l’avait menée, elle parvint à se contenir jusqu’au bout. Alors, quand elle sentit qu’elle ne pourrait plus tenir longtemps, elle proposa un engagement : 
« Qui est d’accord pour interdire à ses enfants de jouer au ballon ? »
Seuls Grégoire et Erna levèrent la main.
« Qui est d’accord pour utiliser le matériau le plus cher ? », poursuivit Tellus.
Uniquement trois familles levèrent la main. Tellus nota les noms, histoire de se donner une contenance, puis déclara la séance levée. Elle avait échoué. La journée était maintenant écoulée, elle devait retourner chez les dieux. C’en était fini pour elle.  

Arrivée chez les dieux, Tellus comparut immédiatement devant la cour suprême et demanda à parler la première :
« Mes amis, je sais que j’ai mal agi. Il y a maintenant un mois j’ai cédé à ma colère. Celle-ci a entrainé des catastrophes sur la terre : orages, tempêtes et inondations. Ma colère a même endommagé le barrage. Cette colère n’avait rien à voir avec les humains et c’est eux qui en ont payé le prix. Je méritais d’être punie. Dans votre grande clémence, vous avez décidé de me laisser une chance. En allant sur terre, j’ai encore une fois cédé à la colère. Mais, cette fois, j’ai réussi à me contrôler à temps. Je n’ai pas fait de dégâts. Enfin, lors de mon ultime tentative de raisonner les humains, alors que tout était perdu pour moi, j’ai réussi à garder mon calme. Les humains auraient pourtant mérité pour leur stupidité que j’abatte sur eux toutes les calamités possibles et imaginables. Je n’en ai rien fait. Je suis restée calme alors que mon avenir personnel était en jeu.
Ma mission pour sauver le barrage n’a pas été un succès. Mais qui est à blâmer ? Les humains ou moi ? Ces humains n’ont pas de vision. Ils ne prennent pas les décisions qui s’imposent. Ils prennent leurs économies et leur confort matériel immédiat plus au sérieux que leur avenir. A quoi leur servira leur argent le jour où le barrage cèdera ? Quelle économie subsiste dans un monde en perdition ?
Mes amis, j’implore votre clémence, je me jette à vos pieds. Ne me bannissez pas ! Je prends ici l’engagement suivant : je ne me mettrai plus en colère et si cela devait arriver un jour, bannissez-moi immédiatement. »
Un grand silence se fit dans l’assemblée. Personne ne parlait. L’attente parut insoutenable à Tellus mais elle n’en montra rien. Jupiter prit enfin la parole :
« Tellus, je suis d’accord avec ce que tu as dit sur les humains. Peut-être que les dégâts causés par ta colère initiale accélèreront un peu leur chute mais ce n’est rien au regard des décisions qu’ils ont prises eux-mêmes. Tu ne mérites pas de te faire bannir pour réparer une catastrophe à laquelle ils auront eux-mêmes contribué. Tu peux donc rester parmi nous. Je considère que tu as payé ta dette.
Cependant, en contrepartie, je te demande de prendre note dans ce journal de tout ce qui se passe chez les humains pendant les prochaines années : ce qu’ils font, les décisions qu’ils prennent et les leçons que nous pouvons en tirer. En effet, ceci était notre premier essai, nous ferons mieux la prochaine fois en apprenant de cette expérience. »
Tellus ressentit un extrême soulagement. Tenir le journal n’était pas passionnant mais cela prendrait fin un jour. Tant qu’elle pouvait rester ici et profiter de tout ce qu’offraient les dieux, elle avait gagné.

15 ans plus tard, Tellus clôtura le journal en notant : « Le barrage a cédé. La vie sur Terre est anéantie parce que le rapport du GIEC n’a pas été pris en compte lors de la COP26. 

Pour être tenu.e au courant ...

Si vous voulez être informé.e de la sortie de mes histoires, inscrivez-vous ci-dessous.
Vous recevrez uniquement les mails concernant l’écriture.